Parfois, il y a des oeuvres qui, plus on les côtoie, plus elles nous échappent. Le court-métrage Délectation fait partie de celles-là: l’horreur y devient sensuelle.
Rencontre avec Jonas Perrin, le réalisateur.

 Peux-tu nous décrire le synopsis du film ?

« Assise à une table de restaurant, une femme déguste les membres d’un homme qu’elle observe se faire découper, le tout se déroulant sur une musique entraînante diffusée par un mystérieux gramophone. »

Il ne faut pas s’attendre à une histoire qui correspond aux schémas narratifs classiques. Si on regarde Délectation en se demandant « Qu’est-ce qu’il se passe ? », on risque au pire d’être frustré, au mieux de conclure par un laconique « Pas compris ». J’invite plutôt les spectateurs à se demander : « Qu’est-ce que ce court métrage me fait ressentir ? »

 esquisse-jonas

 

Délectation installe dès le début une atmosphère ambigüe, à la fois apaisante et étrange. Le temps semble s’arrêter alors que le plan ne dure que quelques secondes… Comment suspendre le temps ?

L’objectif n’était pas vraiment de « suspendre le temps » mais plutôt de plonger le spectateur dans un espace-temps indéfini. Pour cela, nous avons effacé toute référence spatio-temporelle. Au début du court métrage, on voit un gramophone plongé dans l’obscurité d’une immense pièce sans qu’on ait idée de la nature de la pièce ni du moment où l’action a lieu.

 

La vue du dessus (comment dit-on d’ailleurs ?) m’a intriguée et perturbée. Invites-tu le spectateur à observer la scène ou le contraints-tu à l’observer malgré lui ? Pourquoi tourner en plongée totale ?

Dès le début, j’ai justement voulu qu’on décide une bonne fois pour toute du terme à utiliser pour cette vue afin de pouvoir communiquer dans l’équipe de façon claire et précise. En effet, on risque facilement de tomber dans l’imprécision si on utilise le terme de plongée (ici plongée verticale ou à totale) puisqu’une plongée peut avoir lieu « vers le haut » ou « vers le bas ». On a donc opté pour le terme anglais de top shot qui est beaucoup plus clair.

Le cinéma est un instrument de manipulation : en utilisant certaines façons de filmer (gros plans, travelling, etc.), le réalisateur peut juger ses personnages en suscitant envers eux du mépris, de la compassion, de l’admiration, etc. Ainsi, il peut faire transparaître sa vision des choses ou donner un caractère moralisateur au film comme lorsque le méchant de l’histoire finit derrière les barreaux à la fin. C’est ce à quoi faisait référence le réalisateur Jacques Rivette lorsqu’il disait que « les travelling sont affaire de morale ».  Or, nous ne souhaitions pas faire une leçon de morale à nos spectateurs. Filmer de cette façon permet de montrer l’action de façon objective : au lieu de mettre l’accent sur une partie de l’action ou un personnage, on propose au spectateur une vue d’ensemble. Le but, c’est que le spectateur se pose les questions auxquelles nous avons refusé de répondre.

 

D’ailleurs, techniquement, cette façon de filmer a-t-elle mis au défi l’équipe du film ?

C’était le principal défi technique. Nous savions dès le départ que cela allait rendre la production beaucoup plus complexe. On aurait très bien pu tourner le film de manière plus traditionnelle mais il était hors de question de faire un compromis là-dessus : il fallait trouver un moyen. Après avoir étudié diverses possibilités, nous avons rencontré quelqu’un qui a mis à notre disposition une grue de tournage qu’il a accepté de faire fonctionner pendant le tournage. C’était un grand soulagement. Néanmoins, il fallait aussi trouver une salle capable d’accueillir une telle grue : le Collectif IPN (Toulouse), qui a accepté d’accueillir notre tournage, avait le lieu parfait.

tournage

 

D’autres défis se sont-ils présentés à vous ?

Créer l’ambiance du court métrage n’a pas été chose facile, cela a nécessité un gros travail au niveau de l’éclairage ainsi que l’utilisation d’une machine à fumée (comme dans les boîtes de nuit) qui nous a permis de faire ressortir les rayons de lumière.

Et ce n’est pas tout, après le tournage, on s’est rendu compte qu’une majeure partie (pour ne pas dire la totalité) des prises de son effectuées étaient inutilisables. En effet, la reverb de la salle et les nombreux bruits parasites auxquels nous avons été confrontés ont rendu la tâche des ingés son particulièrement complexe. Nous avons donc décidé de refaire l’intégralité des dialogues (enfin des cris) en studio.

gramophone

 

L’effet de surprise est très réussi. Après avoir sursauté, je me suis mise à rire. Je n’ai pas su dire si c’était d’amusement ou de stress alors ça j’ai ri de plus belle… Quelle était ton intention ?

Je voulais effectivement surprendre. En revanche, je ne souhaitais pas faire rire mais c’est intéressant que tu dises ça : le but était de mettre le spectateur mal à l’aise et cela semble avoir marché sur toi.

 

En plus du spectateur, prendrais-tu plaisir à manipuler aussi ton équipe ?!!!  Es-tu un manipulateur ?

J’espère ne pas l’être ! En revanche, il est vrai que le cinéma est une illusion. Lorsqu’on regarde un film, c’est l’enchaînement d’images au rythme de 24 images par seconde qui crée une illusion de mouvement et ce n’est pas toujours évident de faire croire au spectateur à ce qu’on lui montre. Lorsque le film est au stade d’idée, il faut arriver à transmettre sa vision à l’équipe : il faut déjà faire vivre l’illusion. Peut-on appeler ça de la manipulation ?

equipe

 

Revenons au court à proprement parlé: alors que le court fait émerger chez le spectateur des sensations contradictoires, les contrastes visuels eux, m’ont semblé clairement établis. Le plaisir serait-il alors toujours chaud et la souffrance froide ? 

Effectivement, nous souhaitions que la rétine du spectateur soit confrontée à une profusion de couleurs pour qu’il prenne du plaisir à regarder l’horreur. Je poserais la question différemment : la souffrance peut-elle être source de plaisir ?

 

Les sons et la musique sont omniprésents, la parole absente. Pourquoi ?

On aimait l’idée que le spectacle que nous donne à voir les personnages a été longuement répété. Par conséquent, il est inutile pour eux de s’exprimer, ils n’ont qu’à effectuer ce qu’ils ont appris à faire. De plus, le fait qu’ils restent silencieux accentue leur caractère apathique.

 

La musique entretient bizarrement l’ambigüité: on se sent de nouveau à l’aise jusqu’à ce que le son se brouille et le corps se dépouille… Au moment de songer à ton court, as-tu d’abord vu l’intrigue ou l’as-tu dans un premier temps entendue ?

Je l’ai d’abord entendue. En fait, c’est en écoutant Ask Me Why des Beatles que j’ai eu l’idée de ce court. J’aimais le fait que la musique crée un contraste qui dérange parce qu’elle tranche avec le macabre de la scène.

 

Enfin, les regards, le gramophone, puis rien. Vraiment rien ?

Il n’y a pas vraiment « rien ». Pendant le générique, on entend clairement que le repas est terminé, que le serveur débarrasse la table et que tout le monde part de la scène. Pourquoi ? Je n’ai pas la réponse.

repas

 

Et pour Délectation ? Après avoir été projeté au Short Corner au Festival de Cannes en 2016, quelle est la suite ? As-tu d’autres projets ?

J’ai beaucoup d’idées. La difficulté, c’est de savoir quelle idée doit devenir un projet. Mon but, c’est de faire à chaque fois quelque chose de plus ambitieux. Il y a plusieurs choses qui m’intéressent particulièrement en ce moment : par exemple, la réalité virtuelle offre aux cinéastes de nouvelles possibilités et toutes les règles restent à définir.

 

 


Délectation, un court-métrage de Jonas Perrin
Page Facebook
Short Film Corner, Festival de Cannes 2016 

Publicités